La question de l’œuvre d’art à l’ère de l’intelligence artificielle - Redha Moulla

Redha Moulla est docteur en automatique, consultant et enseignant en IA.



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Commençons tout de suite par préciser qu'il ne s'agit pas ici de savoir si l'intelligence artificielle est de la même nature que l'intelligence humaine, encore moins de savoir si l'une est supérieure à l'autre ; mais bien de souligner en quoi l'IA, en tant qu'artefact même, nous questionne sur la nature humaine et nous met en demeure de mieux nous définir. Il y a un débat passionné parmi les experts en IA, qui dure maintenant depuis près de 70 ans, pour déterminer ce qu'est l'IA. Mais on peut soupçonner que derrière cette question se cache une autre question, plus profonde : savoir ce qu’est véritablement l’être humain. L'IA ne permet évidemment pas de répondre directement à cette question ; mais à mesure qu'elle progresse, que ses performances s'étendent à des tâches considérées jusque-là comme propres à l'intelligence humaine, elle nous renseigne en creux sur notre nature et fait apparaître les contours de cet être finalement très mal défini qu'est l'humain. Cette question est traitée ici sous l’angle de à la dimension créative, celle-ci étant souvent considérée comme un attribut essentiel de l'être humain, dans la mesure où elle traduit l'affirmation d'une identité individuelle, d'un style ; la manifestation d'une puissance, voire d’une tentative de transcender sa condition.


Il y a quelques jours, le fameux robot Sophia a vendu aux enchères un autoportrait (réalisé par le robot lui-même) pour près de 700 000 dollars [1] ! Il ne s'agit pas de la première œuvre d'art produite par un algorithme et vendue aux enchères ; en 2018, un portrait réalisé à l'aide d'un algorithme a été vendu chez Christie's pour 432 500 dollars [2]. Mais, dans le cas du robot Sophia, il y a quelque chose d'assez ironique : le tableau a été vendu sous NFT (non-fungible token) pour garantir son « authenticité ». L'authenticité est une question majeure dans l'art, en particulier dans les arts plastiques ; elle est souvent considérée comme la valeur la plus importante d’une œuvre. Elle a même conduit Walter Benjamin à élaborer toute une critique de la photographie en tant que reproduction, en parlant notamment de « la perte de l'aura de l'œuvre reproduite » [3]. Et voilà que l'artefact se lance dans la production de l'authentique ! Que l'on attribue une forme d'aura à une œuvre produite par un algorithme, lui-même reproductible à l’infini à coût marginal quasi-nul ! Et, vraisemblablement, une aura encore plus importante que celles qui planent sur les œuvres du commun des artistes, car le tableau en lui-même n'est franchement pas une prouesse artistique ; mais le fait même qu'il soit produit par un robot semble lui conférer un mystère encore plus profond que s’il avait été réalisé par un être humain – il y a ainsi une forme de déplacement de l'aura de l'humain vers la machine. Notons ici, accessoirement, que l'œuvre a été réalisée à l'aide d'un réseau de neurones profond, de type « boîte noire ». On peut légitimement supposer que cela à pu contribuer à donner plus d'épaisseur au mystère de la création chez Sophia et à l'aura de son œuvre, dans la mesure où le processus de création n’est pas retraçable – tient-on ici une vertu des boîtes noires comme moyen de générer du mystère et de l'enchantement dans un monde de plus en plus désenchanté ?



Mais revenons à notre robot. «Sophia a cette liberté illimitée, comme une enfant de cinq ans, et aucune restriction à ce qu’elle peut faire», aurait déclaré le directeur de la IV Gallery, aux États-Unis [1], qui compte présenter et promouvoir le robot en tant qu'artiste. Il ne s'agit évidemment pas ici de la liberté que l'on attribue habituellement aux artistes humains : Sophia n'a pas d'intention, ni de volonté, et on peut parier sans risque qu'elle n'a pas expérimenté la fameuse angoisse liée à la liberté. En revanche, le robot n'est limité par aucune inhibition et le champ de ses possibles est quasiment infini, si l'on considère la quantité gigantesque de données qu'il peut combiner pour faire émerger de nouvelles représentations. Ainsi, l’artiste – et avec lui tout le génie humain – se retrouve exclu du processus de création, quelque part déchu et dépourvu de sa dimension transcendantale. De ce point de vue, il y aurait légitimement de quoi sombrer dans le désespoir lorsque l'on a une certaine idée humaniste faisant de la liberté de créer l'attribut suprême de l'être humain. Mais on peut également voir cela comme une invitation à changer notre rapport à l'art, abandonner cette conception subjective selon laquelle l’art serait le résultat de l’expression de l’artiste, et se concentrer sur l'œuvre plutôt que sur son auteur ; une œuvre qui aurait sa raison d'être indépendamment de son auteur. Ce point de vue n'est d’ailleurs pas nouveau ; il est notamment défendu par Foucault [4], qui considérait l'artiste comme un simple medium – ou une « fonction », pour reprendre ses termes. Cet autre point de vue nous invite ainsi à accueillir les œuvres d’art, qu’elles soient produites par les machines ou les humains, pour ce qu'elles sont, à savoir des représentations qui nous révèlent quelque chose qui était jusque-là caché – ce qui est probablement une juste compensation à notre orgueil sacrifié.



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Redha Moulla,

Expert AI For Tomorrow

Docteur en automatique, consultant et enseignant en IA



Références