Neuralink : il est urgent de parler de science et d’éthique

Mis à jour : sept. 26

Le 28 août dernier, Elon Musk présentait au monde Neuralink, un implant cérébral annonciateur d’une “humanité augmentée”. Mais entre fantasmes et craintes, quels sont les véritables enjeux de cette technologie ? Analyse de Laurence Devillers, Ethical Advisor chez AI for Tomorrow.


Elon Musk est connu pour ces succès dans l’espace et les transports, il s’aventure maintenant dans les sciences du cerveau avec sa société Neuralink lancé en 2017. L’objectif est de concevoir une interface humain-machine, à l’aide d’une puce connectée, destinée à augmenter nos capacités cérébrales. Le prototype actuel (Link V0.9) prend la forme d’une puce connectée de 23 mm de largeur sur 8 mm d’épaisseur. Elle contient un millier de microcâbles, et se recharge par induction, à distance. Les promesses seraient sans limite : soigner des patients paralysés, Alzheimer, les troubles de la parole, les paralysies dues à des lésions de nerfs et pourquoi pas, lire dans nos pensées.

Présentation de Neuralink, source : CNET


La stimulation cérébrale profonde grâce à des implants neuronaux n’est pas nouvelle. Créée dans le début des années 1990 par une équipe de chercheurs français, la stimulation cérébrale profonde a aidé, depuis 25 ans, de nombreux patients atteints de la maladie de Parkinson. Elle a montré une réelle efficacité en diminuant significativement les tremblements involontaires, ou dyskinésies, que subissaient de nombreux patients atteints de Parkinson. Cette méthode consiste à implanter chirurgicalement des électrodes très fines dans le cerveau profond, le noyau sub-thalamique, afin d’émettre des impulsions électriques qui corrigent les conséquences cérébrales du manque de dopamine. Mais cette technique peut aussi s’avérer négative, notamment chez les malades présentant des problèmes de mémoire ou d’équilibre, et peut occasionner des effets secondaires indésirables, et notamment des mouvements involontaires. Les prothèses bioniques contrôlables par des personnes amputées, grâce à des implants dans le cerveau notamment, existent déjà également et sont de plus en plus performantes. Le domaine connaît même des percées encore plus innovantes, comme ces chercheurs de l’université de Carnergie qui ont développé une interface humain-machine non invasive, permettant aux patients de contrôler les prothèses par un mécanisme sensitif qui ne nécessite aucun implant cérébral. De nombreux travaux sont en cours dans la communauté scientifique pour améliorer ces implants.


Source : Neuralink

En 2020, Neuralink se base sur plusieurs années de découvertes majeures dans le champ des neurosciences appliquées aux nouvelles technologies et n’apporte pas de réelles innovations. C’est du côté ingénierie pure, que se trouvent ses innovations. La présentation publique d’Elon Musk fin août 2020 ne contenait pas de résultat scientifique vérifiable. Neuralink ne fait d’ailleurs aucune publication scientifique sur ses travaux et Elon Musk n’a pas un discours scientifique mais plutôt de marketing avec des accroches très grand public : « Cet implant est comme un «bracelet connecté» (fitbit), dans votre crâne, avec des câbles minuscules». Les expérimentations montrées pour l’instant lors de cette présentation ont été menées sur des cyber-cochons. Les implants sont annoncés comme réversibles, sujet éthique d’importance mais est-ce vérifiable sur un cochon ? Il n’a d’ailleurs pour l’instant pas d’accord pour des tests sur l’humain. Malgré cela, Elon Musk annonce des objectifs médicaux ambitieux avec l’idée de tester ces innovations sur l’humain en 2021. Les premiers essais cliniques humains devraient par exemple avoir lieu sur des personnes paralysées à cause d’une lésion de la moelle épinière.

Il ne faut pas oublier derrière ces objectifs louables pour la santé, qu’Elon Musk est un transhumaniste notoire, s’illustrant régulièrement par des déclarations selon lesquelles les intelligences artificielles vont bientôt nous dépasser, qu’il faut les craindre, ou encore que le langage humain sera bientôt obsolète ! Le transhumanisme a la volonté de dépasser ce qui est perçu dans cette approche comme des limites au corps humain. Il en existe plusieurs versions et, dans certaines moutures, la motivation de l’« augmentation » vient d’une crainte d’être dépassé par les machines. Les innovations scientifiques et technologiques se succèdent à un rythme de plus en plus intense, notamment dans le domaine de la santé. Ces progrès font naître des espoirs dans la lutte contre les maladies associées au vieillissement et au handicap mais posent d’énormes questions éthiques, sociales et politiques.

Quelles sont les performances de ces innovations ? Qui va les évaluer ? Cette puce n’a été testée que sur un cochon ! Est-ce que les plus vulnérables seront demain les cobayes pour enrichir encore un peu plus ces multimilliardaires ? Comment mettre des garde-fous éthiques pour s’assurer que ces innovations seront utilisées à bon escient ? Y a-t-il une manipulation possible des humains grâce à des implants ?

La réflexion éthique liée à ces innovations scientifiques et technologiques doit porter sur des notions aussi fondamentales que celles de la vie, de la souffrance, mais aussi de la société et du sens même de la vie et de la représentation de l’humain, de son lien aux autres et à la nature.


Laurence Devillers,

Ethical Advisor d'AI For Tomorrow Professeur en IA et éthique Sorbonne/CNRS-LIMSI, membre du CNPEN (CCNE numérique) et du GPAI (Global Partnership on AI) sur le futur du travail, Livres : Les robots émotionnels (2020), Des robots et des hommes (2017) et La souveraineté numérique dans l’après-crise (2020)


Lire l'article sur notre Medium

Découvrir notre newsletter

Vous affirmez avoir pris connaissance de notre Politique de Vie Privée et pouvez vous désinscrire à tout moment nous nous contactant à aifortomorrow@gmail.com 

AI FOR TOMORROW

Suivez-nous aussi sur les réseaux sociaux !

  • LinkedIn Social Icône
  • Facebook Social Icône
  • Twitter Icône sociale
  • medium
  • Youtube

Aller voir l'Innovation Challenge

Nous contacter